« La vrai perspicacité »

Article publié dans la revue mensuelle suisse Private Banking par le responsable de One Intelligence, Yannick Poivey – Septembre 2007 – Article PDF

La gestion privée s’est familiarisée ces dernières années avec le risque de non-conformité. Les équipes compliance disposent en particulier de multiples instruments de recherche électronique de premier niveau. Dans quelle mesure permettent-ils de s’assurer de l’intégrité des prospects? A partir de quand, dans certains cas, le recours à des investigations Know Your Client (KYC) approfondies s’impose-t-il?
 

Imaginons un établissement appelé Wealth Private Bank (WPB) et un client potentiel appelé Oligark. Internet est aussitôt exploré à l’aide d’agrégateurs de moteurs de recherche. Des centaines d’archives de presse sont passées en revue. Les aléas des affaires d’Oligark, relatés par l’édition du 13 août 1996 du (journal local en langue anglaise), n’échappent pas à l’œil exercé de l’analyste.
 

Même le registre local du commerce est consultable pour partie en ligne. L’ensemble des intérêts professionnels d’Oligark peuvent être identifiés en quelques clics. Enfin, les bases de données spécialisées dans le recensement des auteurs d’actes de criminalité économique passent Oligark au crible sur la base d’informations issues de juridictions nationales, d’organismes et autres groupements multilatéraux. Heureusement elles ne génèrent aucune occurrence.

Données complétement dépassées

Ces informations souffrent néanmoins d’un même mal congénital: elles sont datées. Elles ne reflètent pas la condition actuelle d’Oligark. Les récents déboires de ses activités de trading n’ont pas encore fait leur chemin en direction de la presse, étant connus à ce jour que des seuls initiés. De même, l’accumulation de renseignements par les autorités concernées va bientôt conduire à son inscription sur une liste de sociétés suspectées de blanchiment.
 

Les bases de données spécialisées dans le recensement des auteurs d’actes de criminalité économique prendront plusieurs mois avant de relayer ces informations à leurs abonnés. Elles relèvent du domaine public et permettent d’établir une photographie vieillie et assez floue.

A l’image de l’iceberg, l’essentiel des intérêts d’affaires est caché sous les mandats sociaux identifiés. Oligark ne s’est-il pas ingénié à installer des hommes de paille au conseil d’administration de sociétés holdings dont il est le bénéficiaire économique invisible? De plus, les articles de presse sont contradictoires. Un article relate les problèmes judiciaires d’Oligark, lequel aurait fait l’objet d’investigations par la justice de son pays dans le cadre d’une vaste affaire de corruption sur des marchés publics. D’autres articles prétendent dévoiler l’ensemble des personnalités impliquées, mais ne citent curieusement pas Oligark.
 

Par ailleurs, quelques titres de la presse nationale se sont intéressés au groupe créé par Oligark, et mentionnent un chiffre d’affaires de 1200 millions de dollars environ. Des recoupements passant par des bases de données juridiques et commerciales, ainsi que des informations de risque crédit à sa disposition, permettent d’établir une fourchette de chiffre d’affaires comprise entre 750 et 850 millions seulement. Comment s’y retrouver?

Informations déformées

Dans certains cas, l’origine des informations ne laisse guère d’espoir quant à leur crédibilité. Ainsi, de multiples forums de discussion font état des nombreux marchés publics remportés illégalement par Oligark du fait de l’insolente proximité de celui-ci avec le despotique président du Derbalastan. Des recoupements élémentaires font ressortir que les forums relaient des contenus issus d’une même source: un site militant animé par un groupuscule d’opposition radical et bien peu crédible.
 

Enfin, cette montagne d’informations ressemble un peu aux anciennes cartes du pôle Sud, découpées en plusieurs portions triangulaires renvoyant à autant de pays et de zones linguistiques. Passe encore pour les informations disponibles dans les principales langues de travail ouest-européennes. Oligark a cependant fait l’objet de plusieurs articles en russe disponibles seulement en caractères cyrilliques.
 

Qui plus est, certaines sources font état d’un certain Oligark peu compatible avec le nôtre. A-t-il un homonyme? Comment en être sûr? Loin d’apporter des réponses aux questions initiales, les informations obtenues ne font que soulever de nouvelles questions, en un mouvement centrifuge qui voit l’objectif s’éloigner au fur et à mesure de l’avancée du travail.

La valeur humaine
 

Les réseaux d’intelligence économique savent par expérience que les bonnes informations se trouvent en réalité dans la mémoire d’un certain nombre d’humains. Ils vont trouver des interlocuteurs disposant d’une visibilité plus directe sur Oligark. WPB a ainsi jugé qu’il était indispensable de mener une série d’entretiens discrets dans l’environnement proche de son client potentiel, et auprès de représentants des autorités locales.
 

Cette mission est confiée à un prestataire spécialisé garant de l’indispensable discrétion de la démarche. La banque obtiendra des faits, pas seulement des indices ou, pire encore, des points d’interrogation supplémentaires. Les entretiens de réputation permettent en général d’établir des profils précis et fiables. Dans le cadre de la législation suisse sur le secret bancaire, les établissements performants jugent le risque de réputation associé au prospect plus important que le risque pris en dévoilant à un prestataire le nom de ce client potentiel. Les modalités peuvent néanmoins varier d’une banque à l’autre. Certaines mandatent le prestataire via leur étude d’avocats. D’autres insistent à juste titre pour ne communiquer le nom qu’à un prestataire basé en Suisse.
 

A noter que certaines se montrent plus accommodantes, envoyant par fax des instructions à l’étranger sans même indiquer le caractère confidentiel des documents transmis!

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